15/05/2016

Marathon Photo - Opus 20 -> " MORT "

C’est le mot « MORT » qui est proposé cette semaine.

Parce que la mort, c’est une thématique comme une autre, qu’elle est vieille comme l’histoire de la photographie ou l’histoire de l’art tout court.

Il aurait été dommage de ne pas lui laisser aussi sa place ici, dans ce marathon.

Des peintres comme Le Caravage, Théodore Géricault, Francis Bacon pour ne citer qu’eux l’ont abordée à de multiples reprises et de manières magistrales. Dans l’histoire de la photographie, avant que celle-ci ne s’émancipe de la peinture, beaucoup reprenaient cette thématique avec plus ou moins de bonheur.

De nos jours, elle fait partie intégrante de l’art contemporain.

En 1840, Hyppolite Bayard se met en scène dans un faux suicide en noyé pour protester contre l’académie des sciences qui ne reconnaît son invention.

En 1858, avec sa veillée funèbre « La Mourante », Henry Peach Robinson crée dans des décors, une scène de genre à caractère dramatique.

Plus près de nous, Duane Michals, dans des séquences d’images, fait jouer le rôle de la mort à son propre père et le rôle de la victime de la mort à sa grand-mère ! Une autre fois, dans un montage photographique, il réalise un double autoportraits dans lequel on le voit debout, observant son cadavre couché sur une civière.
A la fin de sa vie, Robert Mappelthorpe se représente appuyé sur une canne au pommeau en forme de tête de mort et une étrange ressemblance entre les deux figures apparaît.
Dans un autre registre, Joël-Peter Witkin découpe des cadavres et compose avec différents morceaux des natures mortes impressionnantes et Désirée Dolron s’improvise en Rembrandt en reconstituant des « remakes » des tableaux du maître dans lesquels des cadavres sont préparés pour l’ensevelissement.

La liste pourrait s’allonger…

Serrano.jpg

Pour l’illustrer, j’ai choisi une photographie d’Andres Serrano tirée de la série « THE MORGUE » réalisée en 1991.

D’origine hondurienne et afro-cubaine Andres Serrano est né à New-York en 1950 et il a poursuivi des études d’art à New-York.
Il est considéré aujourd’hui comme une figure majeure de l’art contemporain.

La mort, la religion, le sexe, la violence imprègnent son œuvre.

C’est un photographe controversé.

Avec « Piss Christ » (un crucifix immergé dans un bocal d’urine) il a provoqué de grandes polémiques. Considérée comme impie (alors que paradoxalement l’artiste se revendique comme chrétien) l’image rejetée par les milieux catholiques et d’extrême-droite est vandalisée à plusieurs reprises. L’artiste reçoit des menaces de mort…

En choisissant de se pencher sur des sujets que l’on ne montre habituellement pas il nous propose une réalité souvent dérangeante.

On ne peut rester indiffèrent à son (ses) propos.

Avec « THE MORGUE » il décide de montrer la mort au plus près au travers d’une somptueuse série de portraits de défunts, rendant esthétique un sujet qui ne l’est à priori pas. Certaines images de la série sont très dures.
La société occidentale se caractérise par la peur ou le désarroi face à la mort. La fuite devant l’idée de la mort (ou de sa représentation) est l’apanage de l’être humain. C’est normal.

Serrano décide d’affronter cette peur de front et de « jouer » avec elle. Il propose en très grand format des images en couleur Ektachrome incroyablement précises réalisées à la chambre d’atelier 20 X 25 cm. avec un éclairage de studio.

En plaçant le corps sur un fond noir, il suggère le vide approprié à la mort. La lumière est crue sans être dure. Les drapés, couleurs et attitudes sont directement inspirés de l’iconographie chrétienne.

Serrano puise son inspiration directement dans la peinture et déclare : « J’utilise la photographie comme un peintre utilise sa toile » et « dans mes photographies la couleur spécifique de la mort n’est pas encore visible. J’ai avant tout cherché à trouver la vie dans la mort ». Blancheur, douceur, apaisement, traits fins et délicats, tissu enveloppant et duveteux, des éléments qui à la fois cachent et laissent entrevoir. Les personnes fraichement décédées sont cependant déjà dans leur « sommeil éternel ».

Sous chaque image, en guise de titre, figure une information qui caractérise la cause du décès. Ainsi, tout en préservant l’anonymat de chaque personne, on apprend par exemple qu’il s’agit de suicide, de méningite, d’accident de la route ou de crash d’avion, d’homicide, de sida, d’insuffisance respiratoire etc.

A la dimension plasticienne, une dimension documentaire et/ou biographique se superpose alors à chaque image dans le sens où la cause du décès nous dit quelque chose sur la fin de la vie de chacun des défunts.

Contrairement à certaines images de la série qui sont difficilement regardables celle que j’ai choisie est d’un abord plutôt « facile ». Elle représente un homme décédé d’insuffisance respiratoire dont le visage est partiellement masqué par une étoffe d’un rouge très vif. La couleur rouge étant d’ordinaire réservée aux dépouilles des rois, des primats de l’église, des aristocrates etc. elle apporte une touche « noble » qui « gomme » le morbide.

Dans une atmosphère silencieuse et toute empreinte de sérénité, une grande douceur se détache et flotte dans l'image.

En le présentant de la sorte, l’artiste nous dit de manière très subtile une chose importante sur sa démarche ; le profond respect qu’il éprouve face à son « modèle » apparaît dans toute sa force.

Le Mac’s du Grand-Hornu (anciennes mines transformées en Musée d’Art contemporain) avait organisé dans les années 90 une exposition de quelques images tirées de la série qui avaient toutes un point commun ; les personnes représentées étaient décédées des suites de maladies pulmonaires. La volonté du conservateur du Mac’s étant de s’inscrire dans l’histoire locale avait privilégié dans ses choix une sélection d’images emblématiques propres à ce passé industriel et minier.

Personnellement, je n’ai jamais ressenti de malaise en regardant des personnes ou des représentations de personnes décédées. En découvrant les photos de Serrano au Mac’s, je me suis senti un peu pris à la gorge par la force artistique qui s’en détachait mais je n’ai jamais eu l’impression d’être un voyeur qui se repait de l’observation d’un objet morbide.

Ce nouveau mot ne vous laissera sans doute pas indifférent et j’imagine que vous saurez dépasser le premier degré en proposant une image qui l’illustre intelligemment.

Comme Andres Serrano…

00:03 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

De plus en plus difficile mais de plus en plus passionant !
J'aime ce marathon !

Écrit par : Mémère | 15/05/2016

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