08/05/2016

Marathon Photo - Opus 19 -> " Horizon"

Voici le 19e opus du Marathon Photo.

C’est le mot « HORIZON » qui est proposé.
L’horizon, c’est une ligne lointaine, une ligne qu’on ne peut photographier seule. Une ligne au delà de laquelle on ne voit pas. Une limite. 

Avec l’horizon, on est obligé de faire avec l’en deçà.
La difficulté ici est de faire cohabiter l’un et l’autre, la ligne et ce qui la précède tout en veillant à ce que le concept édicté soit parfaitement évoqué. 

Le challenge est ouvert.
Compliqué ?
Normal, le mot est grandiose, le défi est de taille !

Pour l’illustrer, j’ai choisi une image tirée de la série « SEASCAPES » qu’Hiroshi Sugimoto réalisa entre 1989 et 1997.

Sujimoto_seascape-2.jpg

Une image dans laquelle la ligne qui caractérise le mot en question est à peine perceptible.

Né à Tokyo en 1948, Hiroshi Sugimoto quitte le Japon en 1970 pour étudier l’art à Los Angeles.
A cette époque, l’art conceptuel et minimaliste règnent en maître et vont fortement influencer son travail.

Avec sa chambre d’atelier grand format (20 X 25 CM) il entreprend un tour du monde et photographie aux quartes coins de la planète des horizons marins.

L’œuvre entière d’Hiroshi Sugimoto est basée sur l’idée de la série.
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le travail du maître. On pourrait parler de ses théâtres, ses vitrines de musées ou ses statues de cire du Musée de madame Tussauds, j’en passe.

Pour cibler le mot du Marathon, j’ai choisi une image tirée la série « Seascapes » car elle représente à mon sens ce que l’artiste a fait de mieux.

La série « Seascapes » composée d’une cinquantaine de clichés aux cadrages rigoureusement authentiques nous présente, à partir d’un point de vue unique (en hauteur) des horizons marins avec une particularité ; le ciel et la mer se répartissent un part égale dans le cadre, la ligne d’horizon coupe l’image en son centre et la divise rigoureusement en deux.

Pour cette série, Sugimoto a opté pour un cadrage inhabituel qui contredit toutes les règles classiques de la composition qui veulent que par exemple, on répartisse des tiers en proportions inégales ; deux en haut, un en bas ou l’inverse.

Chacune de ses vues répond évidemment aux critères classiques de la beauté, de la symétrie et de la poésie visuelle mais chacune prétend également se soucier assez peu de l’endroit où elle a été prise. L’appareil photographique tente d’atteindre une sorte d’impartialité dans la prise de vue. Ses sujets sont généralement des lieux où les gens se réunissent pour une contemplation collective (théâtres, musées, mer etc.). 

Que ressort-il de cette série ?

La démarche s’apparente à l’idée de développer à partir d’un sujet unique, un répertoire d’images de type « encyclopédiques », un peu à la manière des époux Becher (avec les châteaux d’eau par exemple).

Mais à la « l’objectivité froide » de Bernd et Hilla Becher, Sugimoto ajoute/oppose une dimension poétique car il distille à l’intérieur de chacune d’elles une atmosphère propre.

Les Becher refusaient les effets de lumière; ils choisissaient volontairement une lumière diffuse, unique pour toutes leurs images, pour ne rien privilégier.

Formellement, Sugimoto choisit aussi de ne rien privilégier dans son cadrage mais il laisse la part belle  à la lumière. il lui ouvre la porte et Il se laisse surprendre par elle.

Voir l’une ou l’autre image de la série donne une bonne idée mais pour apprécier véritablement l’envergure de ce travail il faut considérer la série entière.

J’ai eu la chance de la découvrir en 1993 quand le Musée des Beaux-Arts de Charleroi (et son directeur Laurent Busine) ont eu la bonne idée d’inviter l’artiste a exposer cette série (entre autres).

Dans une salle grande comme un hall omnisport, découvrir une cinquantaine de ses tirages accrochés en une ligne parfaite qui court sur toute la longueur des quatre murs, c’est un véritablement coup de poing en pleine figure.
Un choc artistique très puissant ! J’ai failli tomber par terre tellement c’était beau.

En entrant dans la salle, ne connaissaient pas l’artiste (il était peu connu à l’époque) je me suis demandé de quoi il s’agissait. J’ai d’abord cru voir des images abstraites présentant des aplats ou des dégradés de gris, de noirs et de blancs et ce n’est qu’en m’approchant que j’ai compris le sujet.
L’effet de surprise provoqué en moi m’a compétemment bouleversé.
Avec jubilation, je me suis mis arpenter l’exposition et à scruter chaque cliché. Une grande joie s’était emparée de moi. J’étais émerveillé.

Dans ses images l’artiste a voulu montrer un monde. Un monde pur. Une immensité dépouillée. Nulle part on ne détecte la trace la plus infime soit elle, d’une présence et/ou activité humaine ou animale. Pas d’avion dans le ciel ni de bateau sur l’eau, aucune référence à la surface terrestre, pas de sable ni de rocher aucun point d’appui, seulement de l’eau et de l’air, rien d’autre !
Une économie maximale, une épure.
Une rencontre avec l’infini, avec un monde tel qu’il devait être au tout début de l’histoire du monde…

Dans l’image que je propose (il fallait bien en choisir une) la ligne de l’horizon se devine plus quelle se voit.
La surface laiteuse du ciel se confond avec la surface grise de l’eau de la mer.
Les vagues ondulent et dessinent des lignes courbes.
On devine le vent qui souffle, on sent le mouvement de l’eau, son ventre qui se gonfle …

Hiroshi Sugimoto est pour moi un véritable modèle, un maître à penser et à voir.

 

00:52 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Sublimissime !
Très compliqué en effet mais le défi est à relever.
Merci pour toutes ces belles descriptions d'artistes et ces belles analyses très agréables à lire et enrichissantes.
Bon dimanche

Écrit par : Laurie | 08/05/2016

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