25/04/2016

Marathon Photo - Opus 17 -> " Éphémère "

Marathon Photo 2016 - OPUS 17

Comme je l’exprimais par ailleurs, voici que le marathon a déjà accompli un tiers de son parcours.

Pour boucler ce premier tiers et entamer le second voici un château de sable.

Avec ce 17e opus, c’est le mot « Éphémère » qui est proposé et pour l’illustrer j’ai choisi (une fois n’est pas coutume) l’une de mes photographies réalisée sur une plage de la côte belge.

Capture d’écran 2016-04-24 à 23.50.35.png

On le sait, un château et ici plus précisément, un « bête » tas de sable attaqué par la marée ne fait pas long feu.

Ce château, ce n’est à peu près rien.
Les enfants qui l’ont construit le savaient aussi.
Il représente une course contre le temps ; un jeu qui consiste à bâtir courageusement une œuvre dont le destin est éphémère.
En un certain sens il est important parce que la mer, les vagues et ses assauts successifs ne vont en faire qu’une bouchée.
Les enfants l’ont dressé, courageusement, pelletée après pelletée, pile à l’endroit où il fallait pour qu’il soit détruit !

Paradoxe !

Quand je suis venu sur la plage et que je me suis approché de lui, j’ai ressenti le besoin de le photographier. Sa forme, le ciel, la lumière, tout me parlait.
J’ai dit tout haut « respect ! ».

Quand je suis tout seul et qu’un sujet m’interpelle, je lui parle comme s’il s’agissait d’une personne qui peut m’entendre et me comprendre.

Je suis un solitaire et en bon solitaire je parle tout seul !

J’aime être seul avec moi-même face à mon sujet.
Dans mon travail, je ne m’accomplis réellement que lorsque je suis seul et face à lui.

Quand je présente un mot, je choisis une image et je parle de son auteur. La logique voudrait que je ne déroge pas à la tradition.
Mais parler de soi est une tâche ingrate et je n’ai pas pour habitude de m’étaler. Je préfère m’abriter derrière mes images et je caresse l’idée qu’elles se suffisent à elles-mêmes et qu’elles parlent pour moi.

Aujourd’hui, j’en ai déjà trop dit.

Ce château éphémère va-t-il vous parler à son tour ?

00:20 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

17/04/2016

Marathon Photo - Opus 16 -> " TOIT "

Cette semaine, avec le mot « Toit » le marathon prend de la hauteur et pour l’illustrer j’ai choisi une image que René Burri, photographe suisse, réalisa à Sao Polo en 1960.

René Burri Sao Polo .jpg

C’est une image divisée en trois plans/espaces.
Elle nous présente dans une vue plongeante sur une métropole animée, d’un côté un groupe de personnages déambulant dans un espace inhabituel et de l’autre, en contrebas des véhicules automobiles occupant toute la largeur d’une large avenue. Entre les deux, une zone grise composée d’aplats rectilignes et impersonnels troués par de nombreuses fenêtres aveugles.

La portée symbolique de l’image est forte.
Les piétons, faute de place, ont-ils été obligés de se réfugier sur le toit d’un immeuble pour prendre l’air et/ou s’adonner au plaisir de la marche ?
René Burri les replace dans l’espace urbain déshumanisé et dans cette immensité, Il réussi le difficile pari de les isoler par rapport à l’animation, le désordre, le bruit qu’ils ont peut-être fui.
En leur réservant une place de choix, en pleine lumière, dans son plan large appelé « d’ensemble », il donne sur le groupe un coup de projecteur et ainsi toute l’importance qui leur revient…

René Burri raconte que lorsqu’il était enfant, lors des randonnées dans les Alpes il se sentait à l’étroit et il éprouvait le besoin de se détacher du groupe pour se précipiter au sommet.
On verra, si on se penche un peu sur ses images qu’il affectionnait tout particulièrement les cadrages plongeants.

Loin de son pays natal, c’est d’un sommet qu’il prend cette image de Sao Polo.
En homme de terrain, il s’adapte. Photographe itinérant par excellence, d’une curiosité insatiable, il a une réelle volonté de connaître et de raconter. Sa « signature » c’est l’élégance, l’harmonie, l’atmosphère, une capacité unique à récréer l’espace et sa géométrie.

Il s’est rendu dans tous les endroits « chauds » de la planète, comme un vrai photojournaliste.
En homme sensible, ses images -même celles qui renvoient à des événements tragiques- ne montrent jamais de cadavres; c’est toujours le vivant qui prédomine.

Il affirme : « Lorsqu'on parvient vraiment à capter la vibration du vivant, alors on peut parler d'une bonne photographie ».

Contrairement à son mentor Henry Cartier-Bresson qui capte « l'instant décisif », il se défend et affirme qu’il préfère le travail sur le long terme mais il ajoute avec humour, comme pour contrebalancer son propos : « Les images sont comme des taxis aux heures de pointe, si l’on n’est pas assez rapide, c’est un autre qui les prend ». Une manière comme une autre de dire qu’il faut être là, toujours prêt à agir « sur le vif ».

C’est aussi un grand portraitiste. Des célébrités comme Pablo Picasso, Alberto Gioacometti, Le Corbusier et j’en passe, se sont retrouvées sous son regard bienveillant et on oublie souvent que c’est lui qui réalisa en 1963 le portrait connu mondialement d’Ernesto Che Guevara, l’immortel.

Né à Zurich en 1933, René Burri a rejoint l’Agence Magnum en 1955. Il a travaillé pour de nombreux magazines dont le célèbre Life Magazine. En 1991, il est élevé au grade ce Chevalier dans l’ordre des arts et des lettres.
En 2005, la Maison européenne de la photographie lui a consacré une grande exposition rétrospective.
Il est mort à Zurich le 20 octobre 2014.

Avec ce nouveau mot, le marathon propose un lieu, une voie, un point de vue …
Gageons que vous pourrez proposer une image à la hauteur de ce beau mot qu’est le mot « TOIT ».

00:52 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/04/2016

Marathon Photo - Opus 15 --> " LUNETTE(S) "

Etant en vacances, j’avais pensé mettre le marathon en pause pour une semaine mais ma conscience professionnelle et mon amour immodéré pour la photographie m’ont ramené à la raison.

J’avais pourtant une très bonne raison; mon chapeau était resté à la maison.

Durant cette semaine sans chapeau, ma mémoire fonctionnait cependant et un mot de ma liste me revenait à l’esprit de manière récurrente.

J’ai donc décidé de le proposer pour ce quinzième opus.

C’est le mot « Lunette(s) ».

Je l’indique au singulier et au pluriel car il a plus d’un sens selon qu’on l’emploie dans une forme ou dans l’autre.

Au singulier, la lunette c’est celle que Galilée avait appelée « d’approche » et qu’il offrit au Doge de Venise en 1609 après en avoir fait la démonstration du haut du Campanile de la Place Saint-Marc.
C’est celle que l’on utilise au théâtre ou à l’opéra pour voir la scène « de près ».
C’est un élément d’architecture ; une petite voute en berceau qui vient s’encastrer dans une plus grande. C’est aussi celle sur laquelle on s’assoit ; un sens comme un autre mais sur lequel je ne m’étendrai pas…

Au pluriel, les lunettes fonctionnent par paires. C’est un objet de la vie quotidienne. Tout le monde ou presque en a. On les utilise pour se protéger du soleil. On s’en sert comme d’une béquille quand l’âge avançant, les yeux s’affaiblissent. On peine à s’en séparer quand on change de monture. Elles finissent au fond des tiroirs…

Bref, c’est ce dernier sens que j’ai privilégié et pour l’illustrer j’ai choisi une photographie de Victor Keppler réalisée il y a près d’un siècle (1918).

Victor Keppler Glasses.jpg

Victor Keppler était un photographe qui travaillait sur commande.
De cette image, on ne sait pas grand-chose. Elle est souvent injustement attribuée à Cecil Beaton.
A-t-elle été réalisée dans un but commercial ? Etait-ce une commande pour un opticien ? On ne sait pas.

Très épurée, elle joue sur les formes répétitives, la transparence, les ombres…
Le cadrage serré qui coupe les objets de toutes parts suggère l’idée d’un hors champs dans lequel le motif se répèterait à l’infini. Graphique, elle se présente comme un dessin en noir sur fond blanc composé uniquement de lignes courbes ; sorte d’entrelacs qui suggèrent l’ébauche de visages.
A bien y regarder et à la condition d’être très imaginatif on aperçoit le dessin d’un nez formé par les ombres des branches…
Personnellement j’ai une imagination débordante ; je vois apparaître les lunettes et le visage de Groucho Marx, le célèbre acteur et réalisateur des années 20 !

J’aime beaucoup l’idée d’exhumer du passé un nom à peu près inconnu et/ou oublié.

Si on se penche sur l’histoire de la photographie, le nom de Victor Keppler n’apparaît pratiquement jamais.

Pourtant Victor Keppler fut l’un des tout premiers photographes publicitaires. Très productif en son temps il réalisa pour de grandes marques (Camel & Heinz entres autres) des photographies qui se présentent aujourd’hui comme des références en la matière. Il avait un style propre à lui et une très grande maîtrise de la lumière doublé d’un véritable sens de la couleur.

Devenu indépendant dans les années 20, il travailla pour de très grandes agences publicitaires.
Reconnu comme le meilleur de son temps en photographie commerciale de studio il fut propulsé au devant de la scène en réalisant les couvertures de magazine célèbres.

Précurseur, c’est lui qui le premier publia une photographie de couverture de magazine en couleur avec le procédé « Carbro » (procédé très complexe d’impression trichrome qui garantit à l’image une durabilité de plusieurs siècles).

En 1961, il fonda une école de photographie à Wesport (Connecticut).

Auteur, il publia des livres dont l’un « Le Huitième art – Une vie de photographie couleur » (toujours pas traduit en français) est très reconnu outre atlantique.

Il meurt en 1987 à Manhattan à l’âge de 83 ans.

Bref, cette image toute simple nous ramène un siècle en arrière et nous rappelle que l’histoire de la photographie quelle que soit la piste qu’elle emprunte est riche et passionnante.

Gageons que vous saurez vous inspirer d’elle et donner à votre tour de cet objet « ordinaire » une image originale et interpellante.

23:38 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/04/2016

Marathon Photo - Opus 14 -> " Manège "

Marathon photo OPUS 14 « MANÈGE ».

Quand le mot est sorti du chapeau, j’ai pensé qu’il tombait parfaitement à pic car je souhaitais que le marathon emprunte une piste réjouissante.
Les événements récents nous ont bouleversés !
Je voulais un peu de paix et de joie, pour rebondir…

Quand le mot « MANÈGE » est sorti du chapeau, c’est une images d’Izis (de son vrai nom Israëlis Bidermanas) qui s’imposa directement à moi.

Il s’agit de l’image en noir et blanc d’un manège/carrousel de chevaux de bois qu’il réalisa au jardin des tuileries à Paris dans les années 50.

Izis_jardintuileries_manège.jpg

Que dire ?
Une lumière, un cadrage parfaits sur un manège à l’arrêt et comme figé dans le froid glacé et la lumière hivernale d’un parc enneigé.
Une délicatesse toute mélancolique qui nous surprend, nous attendris.
Les chevaux suspendus semblent joyeux ; regroupés et à peu près tous détachés les uns des autres, ils flottent de toutes leurs pattes, ils prennent la pose devant les yeux émerveillés du photographe.

Izis était un photographe-poète, un rêveur. Pour Jacques Prévert il était « le colporteur d’images », le doux capteur des instants, le tendre témoin des émotions fugitives.

Timide mais patient, il a mis beaucoup de temps pour pouvoir et savoir s’approcher des gens, sans déranger et sans se faire remarquer.
Avec son appareil photographique Il allait là où il ne se passe rien, il restait aux aguets, les gens ne le voyaient pas car il faisait partie du décor.

Doit-on s’intéresser à son histoire pour mieux comprendre sa démarche ?
Peut-être…
Lituanien d’origine juive, fuyant les pogroms et l’antisémitisme virulent, il s’enfuit et se réfugie en France.
On est en 1930, il a 20 ans.
Sans papier, sans contact, sans connaître un seul mot de français il se retrouve à Paris et vit dans la rue en clandestin.
Il rêvait d’être peintre, mais la réalité l’obligera à se contenter de petits boulots et notamment de retoucheur dans des laboratoires de photographes.

En 1940 la peste nazie envahit la France, il doit s’enfuir.
Ses parents, restés en Lituanie sont assassinés, victimes de la shoah. Son frère meurt dans le ghetto de Shaunas.
Arrêté par la gestapo, il est torturé.
C’est la résistance qui le libère et tout naturellement, il rejoint le maquis et photographie ses amis de lutte.
Après la guerre, ce sont ces mêmes amis qui lui rendent hommage et qui le font enfin un peu connaitre.

Son fils parle de lui ainsi : « C’était un homme angoissé, hanté par son passé, sans doute désespéré mais pas amer, capable de voir ce qui est beau, d’avoir l’humour d’un pitre… »

Au fil du temps, il s’est forgé un monde à lui en dehors du monde féroce, une tanière contre la violence et la bêtise.

Aux côtés d’Edouard Boubat, Willy Ronis, Robert Doisneau, on le considère aujourd’hui comme un digne représentant de la photographie humaniste.

En 1949, il entre à Paris-Match pour le premier numéro du journal.

D’emblée, il surprend pas son style. Ses patrons s’étonnent car ce ne sont pas les événements qu’il photographie mais les détails de la vie. Ses confrères se moquent de lui en l’appelant « Le spécialiste de l’endroit où il ne se passe rien ».

Qu’importe !

Il vit, il est sur son nuage et il a ce petit côté attachant qui fait qu’on ne peut se passer de lui.
La collaboration avec le journal va durer 20 ans.

Il voulait, puisqu’il était un survivant, simplement prendre le temps de rêver, de respirer la beauté d’un instant, l’indicible qui passe entre les êtres et les choses.

00:11 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |