27/02/2016

Marathon Photo - Opus 9 -> " Étang "

Marathon Photo > Opus 9

C’est le mot « Étang » qui est sorti de mon chapeau et ça tombe bien !
Nous allons changer d’air, sortir un peu dans la nature…

Pour illustrer ce nouvel opus, j’ai choisi la photo très intéressante qu’Hubert Grooteclaes réalisa en 1974 quelque part en Belgique.

HGROOTECLAES_BLOG.jpg

Photographe belge, originaire d’Aubel (Pays de Herve) Hubert Grooteclaes (décédé en 1994) a longuement enseigné la photographie à l’Ecole Supérieure des Arts – Saint Luc de Liège.

A l’âge de 27, après de longues années passées dans la fromagerie familiale, il se lance dans la photographie en ouvrant à Liège un studio de portraitiste
Très vite cette activité routinière va le lasser même si elle nourrit son homme.

Le soir après le travail, il se passionne pour les collages, coloriages, trucages et durant plusieurs années il réalise des « photographismes » mot inventé par lui pour désigner des explorations artistiques à la croisée des chemins entre la sérigraphie et la photographie. De ce travail on ne retiendra pas grand-chose.

En revanche ce qu’on retient aujourd’hui ce sont surtout ses images « Floues/Nettes ».

C’est en 1965 qu’il fait une découverte.

En plaçant sur son agrandisseur une vieille optique Voïgtlander médiocre de 1925 il s’aperçoit que lorsque qu’il l’utilise à pleine ouverture de diaphragme, il obtient des images floues mais que celles-ci deviennent nettes à mesure qu’il referme ce même diaphragme. C’est en combinant les poses à pleines ouvertures et les autres, à diaphragmes fermés, qu’il va obtenir à partir d’un négatif parfaitement net un effet « dilué » très intéressant.
Le procédé en lui-même n’est pas nouveau William Klein l’avait déjà utilisé dans les années cinquante à la différence près que William Klein provoquait l’effet en modifiant la mise au point de son agrandisseur durant la pose (voir cette photo réalisée dans le métro de New York en tapant dans Google les mots clés " William Klein" "Candy store" "New York").

A la différence de William Klein qui n’utilisa que très occasionnellement ce « trucage », Hubert Grooteclaes va au contraire l’utiliser quasi en permanence durant plus de 20 années et il va même se replonger dans ses archives et ressortir les vieux négatifs avec ce nouveau procédé.
Une sorte de ré-interprétation de son regard.

C’est de cette partie la plus intéressante de l’oeuvre que j’ai tiré l’image proposée et qui toute empreinte de poésie, de douceur…

Il ne va pas s’arrêter en si bon chemin.
Non encore satisfait d’obtenir ce beau résultat, il va parfaire sa méthode en procédant aux virages des épreuves puis au coloriage « à la main ».
C’est le « fait maison » qui l’intéresse.

Google n’existe pas encore. Les Smartphones, Instagram et autres applications aux effets tout faits et obtenus par effleurement des écrans tactiles non plus.

Il est fort peu intéressé par la photo couleur en tant que telle (celle proposée par les fabricants Kodak, Agfa, Fuji etc.).
Il souhaite récréer lui-même les couleurs qu’il a vues lors de la prise de la vue. Il ne cherche pas la précision du rendu mais plutôt l’impression qui est restée dans son souvenir, un peu à la manière des photographes pictorialistes du début du 20e siècle (Léonard Misonne, Edouard Steichen…) qui préconisaient dans leur « théorie du sacrifice » de privilégier le rendu atmosphérique et de faire fi des détails…

Bref, nous voici en présence d’une image très sobre, tirée plein cadre, sans recadrage du négatif (la marque de fabrique de l’artiste).

Presque noir et blanc au sens littéral.
Un modeste tronc d’arbre isolé.
Un petit étang.
Une surface lisse posée comme une tache sur le sol enneigé.
Une forme familière qui évoque une larme ? La palette d’un peintre ?

Plus subtilement, une sorte de Yin et de Yang.
Une toile lumineuse, une trame éthérée, un rendu de surface qui dilue le regard. Un univers propice à la contemplation...

Le noir de l’étang c'est le Yin, le blanc de la neige c'est le Yang.
L’un et l’autre s’interpénètrent dans la dualité, la complémentarité…

Un rien du tout... 
Un tout d’un rien ?

Pour le prolongement on peut consulter ce LIEN 

23:53 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

20/02/2016

Marathon Photo - Opus 8 -> " Musique "

Marathon photo - Opus 8

Pour cette huitième semaine et en cette période de festival autour du film d’Amour (où l’on met notamment à l’honneur de grands compositeurs) je veux proposer un mot qui je l’espère rajoutera encore un peu de joie…

De ma liste j’ai tiré le mot « MUSIQUE » et pour l’illustrer la très belle photographie de Yousuf Karsh qu’il réalisa en 1954 à l’Abbaye de Saint-Michel de Cuxa.

pablo casal.png

On découvre un personnage assis de dos qui joue de son instrument. Il s’agit de l’un des plus grands violoncellistes du XXe siècle : Pablo Casals.

Pour l’anecdote ; hier soir lors du gala d’ouverture du Festival International du Film d’Amour au Théâtre Royal de Mons j’ai été frappé par la ressemblance entre Vladimir Cosma (à qui on rendait hommage) et Pablo Casals. Ce n’était pas que physique, le style y était aussi !
En choisissant ce mot, et sans m’en rendre vraiment compte, je leur rendait hommage à l’un et l’autre.

C’est une image empreinte de sérénité et d’une très grande douceur.
On y voit le musicien en communion avec son instrument.
Il baigne dans une lumière en contrejour qui, tombant sur lui d’une petite lucarne à peine esquissée, semble là comme une auditrice attentive et respectueuse.

La lumière et la musique se sont données un rendez-vous.
On a le sentiment qu’un dialogue est engagé.

Yousuf Karsh a eu le bon reflexe en élargissant le cadre pour donner de la place à cette petite lucarne car elle joue un rôle fondamental à la fois dans l’équilibre de la composition mais aussi et surtout parce qu’elle participe activement au bon rendu de l’atmosphère qui règne dans ce petit coin de la chapelle.

Le bras du musicien est levé, l’archet est en action, la volute du violoncelle est posée sur son épaule. Sans les voir on sent les doigts sur les cordes. On devine le frottement des crins, on perçoit leurs vibrations. Encore un peu et on entendrait la musique !

Le corps de l’instrument lui-même est masqué par le corps du musicien mais étrangement une ombre sur le côté droit de l’image nous apporte une réponse, sa forme suggère le profil d’un violoncelle. Cette ombre en est le pendant.

Etrange portrait que celui-ci !
Réaliser un portrait de dos d’un personnage (et qui plus est une célébrité) n’est pas chose courante. Les vedettes sont généralement très attachées à leur image et souvent attentive à donner d’elle une image directement reconnaissable et de préférence flatteuse.

On reconnaît évidemment le virtuose (et compositeur) qu’était Pablo Casals mais ce n’est pas le plus important. Yousuf Karsh n’a pas voulu le représenter en tant que tel. Il a voulu représenter la musique comme si le personnage et l’immense artiste l’incarnait en lui-même.

D’ordinaire, la représentation qu’il donne des personnalités (du cinéma, de la littérature, de la politique..) est plutôt idéalisée. Il nous les montre généralement sous de beaux jours et les confine dans leur statut de star. Leurs yeux souvent ne regardent pas l’objectif (comme au cinéma). Leurs attitudes sont nobles, détachées voire sublimées…

La plupart du temps ce sont des portraits en studio et l’éclairage de style « Low key » est très maîtrisé.

Ici, avec Pablo Casals et contrairement à son habitude, il a choisit de rester en retrait pour capturer son image comme s’il voulait s’effacer et surtout ne pas le déranger.

Il nous propose donc une image en lumière naturelle « sur le vif » et non préparée. Un cas à peu près unique dans toute son œuvre connue.

D’origine arménienne Yousuf Karsh et sa famille ont fui le génocide perpétré par les turcs en 1915. En 1924, le petit Yousuf est envoyé au Canada en 1924 et il est accueilli par son oncle photographe portraitiste et c’est tout naturellement chez cet oncle que il fit son apprentissage.
A son adolescence, il est envoyé se perfectionner à Boston, aux États-Unis, auprès de John Garo, photographe alors le plus en vue de l'aristocratie et des célébrités de l'époque. Après plusieurs années passées aux États-Unis il revient au Canada en 1932 où il ouvre son propre studio à Ottawa. Il y fait ses débuts en tant que photographe de scène et devient rapidement le photographe de la haute société dont la renommée s'étendra largement au-delà des limites de la capitale canadienne. Il décède en 2002 à l’âge de 93 ans.

Aujourd’hui il est toujours considéré comme l’un des plus grands photographes portraitistes du 20e siècle.
Il a inspiré de nombreux photographes et carrément inventé un style ; le fameux « Clair-Obscur » appelé aussi « Low Key ».

Qu'est-ce qu'on dit dans ces cas là ?

Merci Monsieur !

 

Pour le prolongement on peut voir ICI

Et ICI 

23:10 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

13/02/2016

Marathon Photo - Opus 7 -> " Chien "

Dans le marathon, j’ai réservé une place aux êtres vivants et pour commencer, j’ai décidé de penser aux animaux. Je vous avais déjà présenté un singe mais c’était pour illustrer le mot « Bijou ».

Aujourd’hui pour ce septième opus, je propose le mot « CHIEN ».

Il y a beaucoup de références aux chiens dans l’histoire de la photographie.

­On les voit apparaitre ici et là dans l’œuvre de très nombreux photographes.

Elliot Erwitt ou le regretté Michel Van Den Eeckhoudt (par exemple) ont proposé de très bonnes images où ils occupent une place de choix. Elliot Erwitt les utilisait dans ses photographies de mode et les considérait comme de véritables mannequins. Michel Van Den Eeckhoudt les aimait simplement, comme des amis. Sans vraiment les chercher, il les trouvait au hasard de ses déambulations et il donnait d’eux des images souvent très attendrissantes.

Pour illustrer ce nouveau mot j’avais l’embarras du choix et pourtant je n’ai choisi ni l’un ni l’autre car même si le chien est présent dans leurs œuvres, il n’en est pas le centre.

weegman1.jpg

En revanche, il est un photographe américain répondant au nom de William Wegman qui a fait du chien l’unique sujet de son œuvre. C’est à lui que j’ai donné ma préférence.

Tirée de son travail de plus de trente années, j’ai pioché une image peu ordinaire où le chien semble à la fois présent et absent. On ne le découvre pas tout de suite. Il se fond dans le décor et disparaît derrière le costume dont il est affublé.

C’est le côté monochrome qui apparaît d’emblée; les feuilles, les motifs du papier peint...

Ce n’est qu’en se penchant un peu plus attentivement qu’on voit la silhouette du chien et ici et là, au hasard des trouées entre les feuilles, son pelage, son museau, ses pattes et … son air triste et résigné.

L’œuvre toute entière de William Wegman est teintée d’humour. D’un humour très « british » sans moquerie ni cruauté.

En voyant ce chien sous cet angle et dans cette situation cocasse, on ne peut s’empêcher de sourire et même de s’émouvoir de son triste sort.

On ne se moque pas vraiment; on sourit en découvrant sa position peu enviable et puis on s’en émeut. 

Nous sommes des êtres humains dotés de sentiments et nous ressentons en nous-mêmes un peu de peine pour la « pauvre bête » qui subit…  

Le paradoxe c’est de n’avoir pu s’empêcher de sourire d’une situation qui n’est pas réjouissante.

L’un des objectifs poursuivis par l’auteur serait-il de jouer avec ces sentiments opposés ?

Une chose est sûre : En les faisant poser comme de véritables êtres humains et en leur prêtant des comportements extravagants (port de costumes loufoques, poses grotesques, attitudes saugrenues etc.) il parvient à nous les rendre proches et de toute cette absurdité il se dégage finalement beaucoup de douceur.

Acquis en 1970, il appelle son premier chien « Man Ray ». Ça ne s’invente pas !

Son œuvre flirte en permanence avec l’absurde, le surréalisme.

Il raconte que lors de l'adoption du chien (forcée car c’est sa femme qui en voulait un, pas lui) une fois rentré au domicile, le chien alla s’asseoir tout naturellement sur un fauteuil et pris une pose très photogénique dans une lumière très particulière !

C’est à ce moment là que le déclic se produisit. Et le déclic pour un photographe c’est très important ;-)

C’était en 1970 ! La critique au tout début n’y voyait que de l’humour au premier degré. Pour elle, c’était gentil, sans plus…

Depuis cette époque, son travail a beaucoup progressé et aujourd’hui la même critique reconnaît et salue son grand talent, son inventivité, son sens du graphisme et ses dimensions plastiques.

L’œuvre de William Wegman s’est fortifiée au fil des ans.

Sa démarche s’est affinée et on peut dire à présent qu’elle est devenue « plasticienne » dans le sens où le chien n’est plus qu’un prétexte pour nous présenter de la mise en scène. Il se sert de lui comme d’une figure récurrente et ce qu’il nous propose ce sont des portraits en situation, des installations soignées dans des décors judicieusement préparés... 

L’objectif est de faire passer une impression globale où formes, couleurs, motifs concourent avec lui pour former un ensemble séduisant.

Graphiques et innovantes, ses propositions ne laissent pas indifférent.

D’image en image l’expression du chien est immuable ; sa docilité et son air triste sont permanents. C’est le contexte qui change ; le décor, les couleurs, les objets qui l’environnent. Le chien est devenu une sorte de colonne vertébrale dont l’artiste se sert pour développer autour et à partir d’elle toute sa créativité.

La force de l’œuvre, c’est son renouvellement.

En n’utilisant qu’un seul sujet il courrait le risque de l’épuiser mais c’était sans compter sur sa créativité et son intelligence, son sens de l’humour, de la dramaturgie, du graphisme... j'en passe !

Il a réussi à nous proposer au fil du temps des images surprenantes dans une démarche en perpétuelle évolution et toujours réjouissantes.

Aujourd’hui, il jouit d’une reconnaissance internationale et du privilège d’être à la fois reconnu du grand public et admiré par les connaisseurs, même les plus exigeants.

N’est-ce pas justement le propre du génie ?

 

 

21:44 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

06/02/2016

Marathon Photo - Opus 6 -> " Érosion "

Pour cette sixième semaine je vous propose le mot « Érosion » et pour l’illustrer, l’image de Minor White qu’il réalisa à Point Lobos - Californie en 1952.

Minor White.png

Avec ce nouvel opus je voulais un mot qui laisse de la place à l’imagination et à la subjectivité.

Si j’ai choisi Minor White c’est précisément parce ce que ce grand photographe savait donner du réel, une vision très personnelle, proche de l’abstraction.
On admet volontiers qu’il fait partie de ce mouvement photographique qu’on appelle « Photographie subjective » et que pour lui, comme pour Aaron Siskind (père de la photographie subjective et abstraite) ce sont les surfaces, les textures, les motifs etc. qui permettent de créer de nouvelles images presque totalement indépendantes de leur sujet d'origine.

Il nous propose une vision à la croisée des chemins entre peinture et photographie où les formes, matières, volumes ont une place fondamentale. Dans son approche à la fois expressionniste et abstrait c’est moins le sujet qui interpelle, c’est son traitement.

Tout au long de sa carrière il a été une sorte d’explorateur d’une autre réalité photographique.

Ses cadrages souvent resserrés brouillent les pistes en ne donnant pas toujours les indices permettant d’estimer les dimensions et/ou profondeurs des espaces. Les perspectives sont souvent perturbées par des jeux subtils de lignes qui les contrarient et de même les contrastes et jeux de champs-contrechamps perturbent notre perception du sujet. Les échelles des plans (c’est à dire les rapports entre les différents éléments qui se trouvent dans la composition) sont inattendues, inhabituelles …

Bref, quand on découvre certaines de ses photographies pour la 1ère fois - et c’est le cas ici avec cette image de Point Lobos - on est frappé par l’étrangeté qui s’en dégage.

Elle nous intrigue car on ne peut décrypter le sujet du premier coup d’œil ; c’est une sorte de vue en trompe l’œil.

Ça ne dure que l’espace d’un tout petit instant mais cet instant est précieux et ce n’est qu’après une lecture un peu plus attentive que l’on découvre la « tromperie ». Il parvient à nous surprendre car d’une réalité tangible et directement à la porté de de son regard, il nous propose une évocation. En un mot, il réussi le difficile pari qui consiste à transcender une réalité ordinaire et à en donner une interprétation subjective, d’une grande puissance évocatrice.

L’effet de surprise fonctionne et la magie opère. Elles provoquent en nous joie, émerveillement, jubilation et même si le « truc » est révélé, le tour est joué.

Le but est atteint.

Dans cette image on est troublé par le fait que le rocher semble se soulever du sol et flotter dans l’air. La forme étrange de la vague blanche suggère l’idée d’une langue qui s’avance vers ce qui ressemble à un visage de profil; on y voit une bouche ouverte et avide, prête à l’aspirer.

La bosse puis le creux du rocher situés juste au dessus de la bouche font penser aux reliefs d’une figure humaine ou animale; on y voit une joue et dans une cavité orbitale, un œil. Une expression proche du recueillement se dégage de l’ensemble.

Si on s’attarde sur les détails on constate que l’érosion a dessiné une sorte de vague dans la masse rocheuse. On dirait que par ses assauts répétés la vague a réussi à graver une signature, sa signature.

Son portrait ? Son autoportrait ?

Bien sûr, on dira que cette image c’est un tout, que l’érosion du rocher en fait partie mais que ce n’est pas le sujet à proprement parler que tout cela relève de mon imagination et mon interprétation personnelle.

A cela, je répondrai que je suis d’accord mais j'ajouterai que le thème de l’érosion même s’il n’est pas dominant, en fait partie. Il s’insinue dans l’ensemble avec finesse et intelligence. Sans lui, l’image n’aurait sans doute pas la même force.

Je propose mon analyse et ma grille de lecture avec l’espoir de susciter l’envie de réfléchir aux sens multiples que peuvent prendre les images.

Quand l’œil est aux aguets, le regard devient perçant et pour celui qui sait regarder il y a toujours quelque chose (d’autre ?) à voir …

 
 

 

22:01 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |