06/02/2016

Marathon Photo - Opus 6 -> " Érosion "

Pour cette sixième semaine je vous propose le mot « Érosion » et pour l’illustrer, l’image de Minor White qu’il réalisa à Point Lobos - Californie en 1952.

Minor White.png

Avec ce nouvel opus je voulais un mot qui laisse de la place à l’imagination et à la subjectivité.

Si j’ai choisi Minor White c’est précisément parce ce que ce grand photographe savait donner du réel, une vision très personnelle, proche de l’abstraction.
On admet volontiers qu’il fait partie de ce mouvement photographique qu’on appelle « Photographie subjective » et que pour lui, comme pour Aaron Siskind (père de la photographie subjective et abstraite) ce sont les surfaces, les textures, les motifs etc. qui permettent de créer de nouvelles images presque totalement indépendantes de leur sujet d'origine.

Il nous propose une vision à la croisée des chemins entre peinture et photographie où les formes, matières, volumes ont une place fondamentale. Dans son approche à la fois expressionniste et abstrait c’est moins le sujet qui interpelle, c’est son traitement.

Tout au long de sa carrière il a été une sorte d’explorateur d’une autre réalité photographique.

Ses cadrages souvent resserrés brouillent les pistes en ne donnant pas toujours les indices permettant d’estimer les dimensions et/ou profondeurs des espaces. Les perspectives sont souvent perturbées par des jeux subtils de lignes qui les contrarient et de même les contrastes et jeux de champs-contrechamps perturbent notre perception du sujet. Les échelles des plans (c’est à dire les rapports entre les différents éléments qui se trouvent dans la composition) sont inattendues, inhabituelles …

Bref, quand on découvre certaines de ses photographies pour la 1ère fois - et c’est le cas ici avec cette image de Point Lobos - on est frappé par l’étrangeté qui s’en dégage.

Elle nous intrigue car on ne peut décrypter le sujet du premier coup d’œil ; c’est une sorte de vue en trompe l’œil.

Ça ne dure que l’espace d’un tout petit instant mais cet instant est précieux et ce n’est qu’après une lecture un peu plus attentive que l’on découvre la « tromperie ». Il parvient à nous surprendre car d’une réalité tangible et directement à la porté de de son regard, il nous propose une évocation. En un mot, il réussi le difficile pari qui consiste à transcender une réalité ordinaire et à en donner une interprétation subjective, d’une grande puissance évocatrice.

L’effet de surprise fonctionne et la magie opère. Elles provoquent en nous joie, émerveillement, jubilation et même si le « truc » est révélé, le tour est joué.

Le but est atteint.

Dans cette image on est troublé par le fait que le rocher semble se soulever du sol et flotter dans l’air. La forme étrange de la vague blanche suggère l’idée d’une langue qui s’avance vers ce qui ressemble à un visage de profil; on y voit une bouche ouverte et avide, prête à l’aspirer.

La bosse puis le creux du rocher situés juste au dessus de la bouche font penser aux reliefs d’une figure humaine ou animale; on y voit une joue et dans une cavité orbitale, un œil. Une expression proche du recueillement se dégage de l’ensemble.

Si on s’attarde sur les détails on constate que l’érosion a dessiné une sorte de vague dans la masse rocheuse. On dirait que par ses assauts répétés la vague a réussi à graver une signature, sa signature.

Son portrait ? Son autoportrait ?

Bien sûr, on dira que cette image c’est un tout, que l’érosion du rocher en fait partie mais que ce n’est pas le sujet à proprement parler que tout cela relève de mon imagination et mon interprétation personnelle.

A cela, je répondrai que je suis d’accord mais j'ajouterai que le thème de l’érosion même s’il n’est pas dominant, en fait partie. Il s’insinue dans l’ensemble avec finesse et intelligence. Sans lui, l’image n’aurait sans doute pas la même force.

Je propose mon analyse et ma grille de lecture avec l’espoir de susciter l’envie de réfléchir aux sens multiples que peuvent prendre les images.

Quand l’œil est aux aguets, le regard devient perçant et pour celui qui sait regarder il y a toujours quelque chose (d’autre ?) à voir …

 
 

 

22:01 Écrit par Samuel Delcroix | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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